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La couverture de BIBLIA n°76Éditorial de BIBLIA n°76
Judith et Esther

Les éditoriaux sont signés, sauf indication contraire, par Anne Soupa, Rédactrice en chef de BIBLIA.

Les deux héroïnes de ce numéro de Biblia sont chères à l’âme juive. Philippe Abadie, qui nous guide dans notre lecture, montre qu’elles expriment, chacune à leur façon, la contribution féminine au Salut du peuple. Non celle des berceaux, la plus évidente, grâce à laquelle le peuple se survit d’une génération à l’autre. Non, le service rendu par Judith et Esther est de l’ordre de l’exception ; il est lié à un péril grave, le risque de génocide de tout le peuple. Et ces femmes, avec un courage qui impressionne, passent outre leurs scrupules pour fortifier leur détermination et oser les gestes qui sauvent.
Esther et Judith ne sont ni Marie, ni Jeanne d’Arc, l’une tournée vers l’accueil de l’impossible, l’autre qui ne se laisse pas séparer de son Dieu, toutes deux réunies par le souci de l’accueil ou de la recherche de Dieu. Judith et Esther sont d’abord conservatrices de ce qui existe. Des « écologistes » avant l’heure ! Leur souci est que le peuple ne meure pas. Et ce refus de la destruction, ce manteau protecteur qu’elles jettent sur la plus belle œuvre de Dieu est tout à la fois leur geste prophétique, leur titre de gloire et leur plus beau merci à Dieu. Comme Jésus dans l’évangile de saint Jean (Jn 17, 12), elles pourraient dire : « Je les gardais dans ton Nom que tu m’as donné. »
L’une et l’autre font diversement mention de ce Dieu qui les a créées. Judith en parle souvent. On pourrait même dire qu’elle abuse du discours sur Dieu, car elle s’en sert même pour tromper Holopherne. Et le général a beau se dire prêt à la conversion au Dieu d’Israël, elle lui tranchera la tête. Esther, en revanche, dans la version hébraïque du livre, n’en fait pas état. Mais le Dieu d’Esther n’a nul besoin de se manifester directement pour être présent. Il loge dans la chair même de l’héroïne qu’il s’est choisi, dans ses sentiments d’effroi, de compassion, dans son talent tactique, dans le charme et la séduction qui émanent de sa personne. Dans la palette biblique des expériences du divin, le Dieu d’Esther est le tout proche, si proche qu’on ne le désigne plus.
On passerait volontiers sous silence, en milieu catholique, qu’Esther est une courtisane, occupée, comme ses compagnes, à se couvrir le corps d’onguents, de parfums, afin de se préparer, d’abord au verdict, puis à la royale rencontre. Esther, dans ce registre, fait d’ailleurs davantage preuve de simplicité qu’elle ne renchérit dans la sensualité. Mais il ne faudrait pas oublier que, dans cette histoire, le Salut vient du harem. Pour Judith, la séduction aura suffi à neutraliser le tyran, point n’est besoin que l’héroïne livre son corps. Mais Judith aurait-elle dû céder, sa gloire n’aurait pas été ternie pour autant.
Ce qui est, entre autres, objet de leçons dans ces deux contes, c’est la prise en compte de la réalité sexuelle pour ce qu’elle est, selon les mœurs de ce temps, qui ne sont plus les nôtres. L’histoire met en actes que le sexe aussi est instrument du Salut.
Ces deux livres sont pour Biblia l’occasion de rappeler la place, discrète mais décisive, des femmes dans la Bible. Corinne Lanoir souligne le côté prophétique de certains destins féminins grâce à qui le cours des choses bascule radicalement. C’est en effet dans la veine prophétique que les femmes d’aujourd’hui peuvent trouver les figures bibliques porteuses auxquelles elles aspirent légitimement. Ainsi peut-on dépasser un contexte historique daté, celui du patriarcat.
Anne Soupa, rédactrice en chef

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